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dimanche 18 août 2013

Le meilleur des mondes - Aldous Huxley


« Se rouler dans la fange n’est point la meilleure manière de se nettoyer. »

« Car les détails, comme chacun le sait, conduisent à la vertu et au bonheur ; les généralités sont, au point de vue intellectuel, des maux inévitables. Ce ne sont pas les philosophes, mais bien ceux qui s’adonnent au bois découpé et aux collections de timbres, qui constituent l’armature de la société. »

« -Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement. Faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. »

« Son sourire lui décocha un éclair rouge, une rangée de dents de corail. »

« Ce que l’homme  a uni, la nature est impuissante à le séparer. »

« Mais maintenant, on a réglé l’appareil sur le cours élémentaire de Sentiment des Classes Sociales. »

« L’air était somnolent du murmure des abeilles et des hélicoptères. »

« Il brandit la main ; et l’on eût dit que, d’un coup d’un invisible plumeau, il avait chassé un peu de poussière, et la poussière c’était Harappa, c’était Ur en Chaldée ; quelques toiles d’araignée, qui étaient Thèbes et Babylone, Cnossos et Mycènes. Un coup de plumeau, un autre – et où donc était Ulysse, où était Job, où étaient Jupiter et Gotama, et Jésus ? Un coup de plumeau – et ces taches de boue antique qu’on appelait Athènes et Rome, Jérusalem et l’Empire du Milieu, toutes avaient disparu. Un coup de plumeau, - l’endroit où avait été l’Italie était vide. Un coup de plumeau, - enfouies, les cathédrales ; un coup de plumeau, un autre, - anéantis, le Roi Lear et les Pensées de Pascal. Un coup de plumeau, - mort le Requiem ; un coup de plumeau, - finie la Symphonie ; un coup de plumeau… »

« Et le foyer était aussi malpropre psychiquement que physiquement. Psychiquement, c’était un terrier à lapins, une fosse à purin, échauffé par les frottements de la vie qui s’y entassait, et tout fumant des émotions qui s’y exhalaient. Quelles intimités suffocantes, quelles relations dangereuses, insensées, obscènes, entre les membres du groupe familial ! »

« -Prenez le cas de l’Ectogenèse. Pfitzer et Kawaguchi en avaient élaboré la théorie complète. Mais les Gouvernements daignèrent-ils y jeter un regard ? Non. Il y avait quelque chose qui s’appellait le Christianisme. Il fallut que les femmes continuassent à être vivipares. »

« la petitesse était une chose si horriblement, si typiquement propre aux castes inférieures. »

« -Le retour à la culture. Oui, vraiment, à la culture. On ne peut pas consommer grand-chose si l’on reste tranquillement assis à lire des livres. »

« -Puis il y a le célèbre Massacre du British Museum. Deux mille fanatiques de culture gazés avec du sulfure de dichloréthyle. »

« On coupa le sommet de toutes les croix pour en faire des T. Il y avait aussi une chose appelée Dieu. »

« Il ne pourrait pas avoir l’air plus défait si j’avais dit une obscénité, si je lui avais demandé qui était sa mère, ou quelque chose de ce genre-là. »

« Je songe à une sensation bizarre que j’éprouve quelquefois, la sensation d’avoir quelque chose d’important à dire et le pouvoir de l’exprimer, mais sans savoir quoi, et je ne peux pas faire usage de ce pouvoir. »

« C’est une belle chose de penser que nous pouvons continuer à être utiles socialement, même après notre mort. Pour faire pousser les plantes. »

« les larmes leur montaient aux yeux ; il semblait que leur cœur, leurs entrailles, fussent en mouvement au creux de leur corps, comme s’ils étaient animés d’une vie indépendante. »

« D’agir davantage par moi-même, et non pas si complètement comme une partie d’autre chose. De n’être pas simplement une cellule du corps social. Cela ne vous donne pas cette sensation là, Lenina ? »

« -Vous n’avez pas le désir d’être libre, Lenina ?
-Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je le suis, libre. Libre de me payer du bon temps, le meilleur qui soit. »

« Il me semblait que nous serions plus… plus ensemble ici, sans rien d’autre que la mer et la lune. »

« C’est ainsi qu’elle se considère elle-même. Cela lui est égal, d’être de la viande. »

« Je veux ressentir quelque chose avec violence.
-‘Dès que l’individu ressent, la communauté est sur un sol glissant’, déclara Lenina. »

« Bernard haussa philosophiquement les épaules. »

« la civilisation c’est la stérilisation »

« Son visage était profondément sillonné de rides, et noir, tel un masque d’obsidienne. La bouche édentée s’était affaissée. Aux commissures des lèvres, et de chaque côté du menton, luisaient quelques poils hérissés, presque blancs sur la peau foncée. Les longs cheveux non retenus en tresse lui tombaient en touffes grises tout autour du visage. Son corps était courbé et émacié au point de n’avoir presque plus de chair sur les os. »

« Il me semble souvent qu’il se peut qu’il nous ait manqué quelque chose, à n’avoir pas eu de mère. »

« Comme cette femme était obèse ! Et toutes ces rides sur sa figure, ces chairs molles pendantes, ces plis ! Et ces joues affaissées avec ces pustules pourprées ! Et les veines rouges sur son nez, les yeux injectés de sang ! Et ce cou, ce cou ; et la couverture dont elle s’était couvert la tête, en loques et crasseuse. Et sous la tunique brune en forme de sac, ces seins énormes, la saillie du ventre, les hanches ! »

« Songez donc : moi, une Bêta, avoir un bébé : Mettez-vous à ma place ! (Rien qu’à cette idée, Lenina frémit). »

«De grosses larmes filtrèrent lentement d’entre ses paupières serrées. »

« Raccommoder c’est antisocial »

« Il y a tellement de choses qu’on ne sait pas ; ce n’était pas mon affaire de savoir. Je veux dire : si un enfant vous demande comment fonctionne un hélicoptère, ou qui a fait le monde, eh bien, que voulez-vous répondre si vous êtes une Bêta et avez toujours travaillé dans la Salle de Fécondation ? Que voulez-vous donc qu’on réponde ? »

« La simple allusion à la maladie ou aux blessures était, pour lui, chose non seulement épouvantable mais proprement repoussante et plutôt dégoutante. Comme la saleté, la difformité , ou la vieillesse. »

« une éternité lunaire »

« Lenina était étendue, dormant d’un sommeil profond, et si belle au milieu de ses boucles, si enfantinement touchante avec ses orteils roses et son visage grave et endormi, si confiante dans l’abandon de ses mains molles et des ses membres détendus, qu’il lui en vint les larmes aux yeux. »

« Par ses idées hérétiques sur le sport et le soma, par la scandaleuse irrégularité de sa vie sexuelle, par son refus d’obéir aux enseignements de Notre Ford et de se conduire en dehors des heures de bureau ‘comme un bébé à flacon’ ( à ce point de son discours, le directeur fit un signe de T), il s’est avéré être un ennemi de la Société, un homme subversif, Mesdames et Messieurs, à l’égard de tout Ordre et de toute Stabilité, un conspirateur contre la Civilisation elle-même. »

« le succès monta à la tête de Bernard comme un vin mousseux »

« Puis la peau d’ours fit une dernière apparition, et, dans un fracas de sexophones, le dernier baiser stéréoscopique s’évanouit dans l’obscurité, le dernier chatouillement électrique s’amortit sur les lèvres, semblable à un papillon de nui expirant qui palpite, palpite toujours plus faiblement, toujours plus imperceptiblement, et finit par rester immobile, tout à fait immobile. »

« Elle avait les joues rouges, les joues comme gemmés de rosée, sa respiration arrivait par saccades profondes. »

« Comme ce serait amusant, musa-t-il, si l’on était pas obligé de songer au bonheur ! »

« Toute découverte de la science pure est subversive en puissance »

« Le savoir était le dieu le plus élevé, la vérité la valeur suprême ; tout le reste était secondaire et subordonné. »

« le sentiment religieux peut se développer à mesure que nous avançons en âge : parce que les passions étant calmées, l’imagination et la sensibilité moins excités ou excitables, la raison est moins troublée dans son exercice, moins offusquée par les images ou les affections qui l’absorbaient »

« Dieu n’est pas compatible avec les machines, la médecine scientifique, et le bonheur universel. »

« Il définissait la philosophie comme l’art de trouver une mauvaise raison à ce que l’on croit d’instinct. »

« Tout l’ordre social serait bouleversé si les hommes se mettaient à faire les choses de leur propre initiative. »

« Le christianisme sans larmes, voilà ce qu’est le soma. »

« Se débarrasser de tout ce qui est désagréable, au lieu d’apprendre à s’en accommoder. »

« - Mais cela me plaît, les désagréments.
- Pas à nous, dit l'Administrateur - Nous préférons faire les choses en plein confort.
- Mais je n'en 'veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché.
- En somme, dit Mustapha Menier, vous réclamez le droit d'être malheureux.
- Eh bien, soit, dit le Sauvage d'un ton de défi, je réclame le droit d'être malheureux.
- Sans parler du droit de vieillir, de devenir laid et impotent ; du droit d'avoir la syphilis et le cancer; du droit d'avoir trop peu à manger; du droit d'avoir des poux; du droit de vivre dans l'appréhension constante de ce qui pourra se produire demain; du droit d'attraper la typhoïde; du droit d'être torturé par des douleurs indicibles de toutes sortes.
Il y eut un long silence.
- Je les réclame tous, dit enfin le Sauvage. Mustapha Menier haussa les épaules.
- On vous les offre de grand coeur, dit-il. »

« J’ai mangé la civilisation. »

« Les bois, les étendues libres de bruyères et de genêts jaunes, les massifs de pin d’Ecosse, les étangs luisants avec leurs bouleaux surplombants, leurs nénuphars, leurs lits de roseaux, tout cela était magnifique, et pour un œil habitué aux aridités du désert américain, étonnant. Et puis, la solitude ! »

« Le travail lui procura un plaisir intense. »

 "Lentement, très lentement, comme deux aiguilles de boussole que rien ne presse, les pieds se tournèrent vers la droite; nord, nord-est, est, sud-est, sud, sud-ouest; puis ils s’arrêtèrent, et, au bout de quelques secondes, revinrent, avec aussi peu de hâte, vers la gauche, Sud-ouest, sud, sud-est… ”

Le meilleur des mondes – Aldous Huxley

mardi 30 juillet 2013

La Liste de mes envies - Grégoire Delacourt

« Je n’ai pas la taille mannequin ; je suis du genre pulpeuse, enrobée même. Du genre qui occupe une place et demie. »

« Comme une vie sans histoires. Comme cette ville épouvantable, sans aéroport ; cette ville grise d’où l’on ne peut pas s’enfuir et où personne n’arrive jamais, aucun voleur de cœur, aucun chevalier blanc sur un cheval blanc. »

« Vous voyez, on se ment toujours.
Parce que l’amour ne résisterait pas à la vérité. »

« Nadine est arrivée deux ans après et depuis je n’ai plus jamais retrouvé mon poids idéal. Je suis restée grosse, une sorte de femme enceinte vide, un ballon rempli de rien. Une bulle d’air.»

« J’en ai marre de cette ville, j’ai l’impression de vivre dans une brochure historique »

« Avant de partir à son tour, il nous a informés qu’il arrêtait ses études et qu’il allait travailler avec la fille comme serveur au Palais Breton, une crêperie sise à Uriage, ville thermale à dix minutes de Grenoble. »

« C’était une femme du quartier, une adorable petite branche d’arbre sec, comme l’était l’actrice Madeleine Renaud. Elle apportait des tagliatelles. Je toussai. Tant de sollicitude inattendue m’étouffait. Je n’avais pas l’habitude que l’on me donne quelque chose sans que je l’aie demandé. Je ne pus parler. Elle sourit, si douce. Elles sont aux épinards et au fromage frais. Des féculents et du fer. »

« Règles. Le mot magique. Qui éloigne la plupart des hommes. »

« C’est un psychologue. Je ne savais pas qu’avoir dix-huit millions était une maladie. Mais je me retiens de tout commentaire. »

« Elle repose sa tasse de café dans laquelle elle n’a pas trempé ses lèvres daisyduckiennes. »

« Et me voilà, moi, quelqu’un d’Arras, assise sur ses belles fesses en train de manger un sandwich au jardin des Tuileries à Paris comme une étudiante alors que j’ai une fortune dans mon sac. »

« Faire soi-même possède quelque chose de très beau »

« Etre riche, c’est voir tout ce qui est laid puisqu’on a l’arrogance de penser qu’on peut changer les choses. Qu’il suffit de payer pour ça. »

« Les bulles du vin délient nos langues lorsqu’elles éclatent dans nos palais. »

« On passe une vie à remplir une maison ; et quand elle est pleine, on casse les choses pour pouvoir les remplacer, pour avoir quelque chose à faire le lendemain. On va même jusqu’à casser son couple pour se projeter dans une autre histoire, un autre futur, une autre maison. »

La Liste de mes envies – Grégoire Delacourt

samedi 27 juillet 2013

Of Mice and Men - John Steinbeck

“Maybe ever’body in the whole damn world is scared of each other.”
“As happens sometimes, a moment settled and hovered and remained for much more than a moment. And sound stopped and movement stopped for much, much more than a moment.”
“A guy needs somebody―to be near him. A guy goes nuts if he ain't got nobody. Don't make no difference who the guy is, long's he's with you. I tell ya, I tell ya a guy gets too lonely an' he gets sick.”
“Guy don't need no sense to be a nice fella. Seems to me sometimes it jus' works the other way around. Take a real smart guy and he ain't hardly ever a nice fella.”
“His ear heard more than what was said to him, and his slow speech had overtones not of thought, but of understanding beyond thought.” 
“Trouble with mice is you always kill 'em. ”
“Just like heaven. Ever’body wants a little piece of lan’. I read plenty of books out here. Nobody never gets to heaven, and nobody gets no land. It’s just in their head. They’re all the time talkin’ about it, but it’s jus’ in their head.”
“I ain't got no people. I seen the guys that go around on the ranches alone. That ain't no good. They don't have no fun. After a long time they get mean. They get wantin' to fight all the time. . . 'Course Lennie's a God damn nuisance most of the time, but you get used to goin' around with a guy an' you can't get rid of him.”
“George's voice became deeper. He repeated his words rhythmically as though he had said them many times before. 'Guys like us, that work on ranches, are the loneliest guys in the world. They got no family. They don't belong no place. They come to a ranch an' work up a stake, and the first thing you know they're poundin' their tail on some other ranch. They ain't got nothing to look ahead to.”
“Evening of a hot day started the little wind to moving among the leaves. The shade climbed up the hills toward the top. On the sand banks the rabbits sat as quietly as little gray, sculptured stones.”
“In every bit of honest writing in the world, there is a base theme. Try to understand men, if you understand each other you will be kind to each other. KNOWING A MAN WELL NEVER LEADS TO HATE and nearly always leads to love. There are shorter means, many of them. There is writing promoting social change, writing punishing injustice, writing in celebration of heroism, but always that base theme. TRY TO UNDERSTAND EACH OTHER!”

Of Mice and Men - John Steinbeck

mardi 7 mai 2013

Novembre - Gustave Flaubert


« J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de regarder s’éteindre tout ce qui naguère brûlait en vous. »

« La puberté du cœur précède celle du corps ; or j’avais plus besoin d’aimer que de jouir, plus envie de l’amour que de la volupté. »

« Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteurs ? où l’on sourit vaguement, comme s’il y avait des baisers dans l’air ; on a le cœur tout gonflé d’une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines, il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal. Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus palpitant, plus ému ; de doux fluides montent et descendent en vous et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante ; les arbres tordent leurs tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient ; les nuages glissent et ouvrent le ciel où la lune sourit et se mire d’en haut sur la rivière. Quand vous marchez, le soir, respirant l’odeur des foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles qui filent, votre cœur, n’est-ce pas, votre cœur est plus pur, plus pénétré d’air, de lumière et d’azur que l’horizon paisible, où la terre touche le ciel dans un calme baiser. Oh ! comme les cheveux des femmes embaument ! Comme la peau de leurs mains est douce ! Comme leurs regards nous pénètrent ! »

«Ces passions que j’aurais voulu avoir, je les étudiais dans les livres. La vie humaine roulait, pour moi, sur deux ou trois idées, sur deux ou trois mots, autour desquels tout le reste tournait comme des satellites autour de leur astre. J’avais ainsi peuplé mon infini d’une quantité de soleils d’or ; les contes d’amour se plaçaient dans ma tête à côté des belles révolutions, les belles passions fac à face des grands crimes ; je songeais à la fois aux nuits étoilées des pays chauds et à l’embrasement des villes incendiées, aux lianes des forêts vierges et à la pompe des monarchies perdues, aux tombeaux et aux berceaux ; murmure du flot dont les joncs, roucoulement des tourterelles sur les colombiers, bois de myrte et senteur d’aloès, cliquetis des épées contre les cuirasses, chevaux qui piaffent, or qui reluit, étincellement de la vie, agonies des désespérés, je contemplais tout du même regard béat, comme une fourmilière qui se fût agitée à mes pieds. »

« car il y a des jours où l’on est si triste que l’on voudrait se faire plus triste encore ; on s’enfonce à plaisir dans le désespoir comme dans une route facile, on a le cœur tout gonflé de larmes et l’on s’excite à pleurer. J’ai souvent souhaité d’être misérable et de porter des haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang couler d’une blessure, d’avoir une haine et de chercher à me venger. »

« mais le bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée un jour d’ennui ? »

« mais le cœur de l’homme est inépuisable pour la tristesse : un ou deux bonheurs le remplissent ; toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous et y vivre comme des hôtes. »

« J’étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de l'Inde, où la vie palpite dans chaque atome et apparaît, monstrueuse ou adorable, sous chaque rayon de soleil; l'azur est empli de parfums et de poisons, les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des pagodes vivantes, les dieux, mystérieux et difformes, sont cachés dans le creux des cavernes parmi de grands monceaux d'or; et au milieu coule le large fleuve, avec des crocodiles béants qui font claquer leurs écailles dans le lotus du rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraine avec des troncs d'arbre et des cadavres verdis par la peste.
J’aimais pourtant la vie expansive, radieuse, rayonnante ; je l’aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers le rivage ; je l’aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans le soleil couchant, qui dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardant l’Asie. »

« Quelquefois, pour secouer ce manteau de plomb qui me pesait sur les épaules, m’étourdir de sciences et d’idées, je voulais travailler, lire ; j’ouvrais un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans avoir lu deux lignes d’un seul, je les rejetais avec dégoût et je me remettais à dormir dans le même ennui. »

« Je suis né avec le désir de mourir. »

« j’étais jaloux de leurs regrets, parc qu’ils cachaient des bonheurs que je n’avais pas eus. »

« L’odeur des vagues montait jusqu’à moi, avec la senteur du varech et des plantes marines ; quelquefois elles paraissaient s’arrêter ou venaient mourir sans bruit sur le rivage festonné d’écume, comme une lèvre dont le baiser ne sonne point. »

« Comment faire ? qui aimer ? qui vous aimera ? quelle sera la grande dame qui voudra de vous ? la beauté surhumaine qui vous tendra les bras ? Qui dira toutes les promenades tristes que l’on fait seul au bord des ruisseaux, tous les soupirs des cœurs gonflés partis vers les étoiles, pendant les chaudes nuits où la poitrine étouffe. »

« les plis de vos robes ont des bruits qui nous remuent jusqu’au fond de nous, et il émane de la surface de tout votre corps quelque chose qui nous tue et nous enchante. »,

« C’est surtout aux approches du printemps, quand les lilas commencent à fleurir et les oiseaux à chanter sous les premières feuilles, que je me sentais le cœur pris du besoin d’aimer, de se fondre tout entier dans l’amour, de s’absorber dans quelque doux et grand sentiment, et comme de se recréer même dans la lumière et les parfums. »
«Elle avait une robe blanche, à manches courtes, elle se tenait le coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, une main près de la bouche, et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d’indécis ; ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes, reluisaient comme l’aile d’un corbeau, sa tête était un peu penchée, quelques petits cheveux de derrière s’échappaient des autres et frisottaient sur son cou, son grand peigne d’or recourbé était couronné de grains de corail rouge.
Elle jeta un cri quand elle m’aperçut et se leva par un bond. Je me sentis d’abord frappé du regard brillant de ses deux grands yeux ; quand je pus relever mon front, affaissé sous le poids de ce regard, je vis une figure d’une adorable beauté : une même ligne droite partait du sommet de sa tête dans la raie de ses cheveux, passait entre ses grands sourcils arqués, sur son nez aquilin, aux narines palpitantes et relevées comme celles des camées antiques, fendait par le milieu sa lèvre chaude, ombragée d'un duvet bleu, et puis là, le cou, le cou gras, blanc, rond ; à travers son vêtement mince, je voyais la forme de ses seins aller et venir au mouvement de sa respiration, elle se tenait ainsi debout, en face de moi, entourée de la lumière du soleil qui passait à travers le rideau jaune et faisait ressortir davantage ce vêtement blanc et cette tête brune.
A la fin elle se mit à sourire, presque de pitié et de douceur, et je m'approchai. Je ne sais ce qu'elle s'était mis aux cheveux, mais elle embaumait, et je me sentis le coeur plus mou et plus faible qu'une pêche qui se fond sous la langue. Elle me dit :
- Qu'avez-vous donc ? venez !”
“C'est une des plus belles choses des amants que les cheveux donnés et échangés.”
“Ou bien je rêvais ; à dix ans déjà, j'avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines de luxure. N'était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait dans mon sang, et me faisait bondir le coeur au frôlement de mes membres entre eux ? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques de volupté ; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l'or, des formes inconnues remuaient, comme du vif-argent répandu.
A l'église je regardais l'homme nu étalé sur la croix, et je redressais la tête, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je levais ses paupières ; je me faisais devant moi une homme beau, avec un regard de feu ; je le détachais de la croix et je le faisais descendre vers moi, sur l'autel, l'encens l'entourait, il s'avançait dans la fumée et de sensuels frémissements me couraient sur la peau.
Quand un homme me parlait, j'examinais son oeil et le jet qui en sort, j'aimais surtout ceux dont les paupières remuent toujours, qui cachent leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement d'ailes d'un papillon de nuit ; à travers leurs vêtements, je tâchais de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j'interrogeais mes jeunes amies, j'épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la nuit le bruit de leur couche.”
“A peine fut-il sorti que je me levai, j'allai à la fenêtre, je l'ouvris et je laissai l'air me refroidir la peau ; j'aurais voulu que l'Océan pût me laver de lui, je refis mon lit, effaçant avec soin toutes les places où ce cadavre m'avait fatiguée de ses convulsion. Toute la nuit se passa à pleurer ; désespérée, je rugissais comme un tigre qu'on a châtré. Ah ! si tu étais venu alors ! si nous nous étions connu dans ce temps-là ! tu avais été du même âge que moi, c'est alors que nous nous serions aimés, quand j'avais seize ans, que mon coeur était neuf ! toute notre vie se fût passée à cela, mes bras se seraient usés à t'étreindre sur moi, mes yeux à plonger dans les tiens.”
“A cette époque, je lisais beaucoup ; il y a deux livres que j'ai relu cent fois : Paul et Virginie et un autre qui s'appelait Les Crimes des Reines. On voyait les portraits de Messaline, de Théodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine II. « Etre reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi ! » Eh bien, j'ai été reine, reine comme on peut l'être maintenant ; en entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant et provocateur, mille têtes suivaient le mouvement de mes sourcils, je dominais tout par l'insolence de ma beauté.”
“Où irai-je ? la terre est grande, j'épuiserai tous les chemins, je viderai tous les horizons ; puissé-je périr en doublant Le Cap, mourir du choléra à Calcutta ou de la peste à Constantinople !”
“Quant à séduire une jeune fille, il se serait cru moins coupable s'il l'avait violée, attacher quelqu'un à soi était pour lui pire que de l'assassiner. Il pensait sérieusement qu'il y a moins de mal à tuer un homme qu'à faire un enfant ; au premier vous ôtez la vie, non pas la vie entière, mais la moitié ou le quart ou la centième partie de cette existence qui va finir, qui finirait sans vous ; mais envers le second, disait-il, n'êtes-vous pas responsable de toutes les larmes qu'il versera depuis son berceau jusqu'à sa tombe ? sans vous, il ne serait pas né, et s'il naît, pourquoi cela ? pour votre amusement, non pour le sien, à coup sûr ; pour porter votre nom, le nom d'un sot, je parie ? autant vaudrait l'écrire sur un mur ; à quoi bon un homme pour supporter le fardeau de trois ou quatre lettres ?”
“Comme il n'avait d'énergie pour rien et que le temps, contrairement à l'avis des philosophes, lui semblait la richesse la moins prêteuse du monde, il se mit à boire de l'eau-de-vie et à fumer de l'opium ; il passait souvent ses journées tout couché et à moitié ivre, dans un état qui tenait le milieu entre l'apathie et le cauchemar.”
“Il eut peur, il rentra, toute la nuit il entendit le vent siffler dans la terreur ; il fit un énorme feu et se chauffa de façon à se rôtir les jambes.”
“Enfin, au mois de décembre dernier, il mourut, mais lentement, petit à petit, par le seule force de la pensée, sans qu'aucun organe fût malade, comme on meurt de tristesse, ce qui paraîtra difficile aux gens qui ont beaucoup souffert, mais ce qu'il faut bien tolérer dans un roman, par amour du merveilleux.”

Novembre – Gustave Flaubert