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mercredi 8 août 2012

Le Club des Incorrigibles Optimistes - Jean-Michel Guenassia

"Toi et les maths, c'est sans espoir. Ne te fais pas de souci, il y a une foule de métiers où on n'a pas besoin de maths."

"Je suis de plus en plus convaincu que la démocratie n'est qu'une supercherie inventée par la bourgeoisie pour diriger en permanence le système. Il va falloir tout foutre en l'air. Sans égard ni discussion. Les libertés individuelles sont des leurres et des chimères. A quoi ça sert d'être libre de dire ce que tu penses si tu as un salaire de merde et que tu vis comme un chien? Tu t'exprimes, tu jouis des libertés dites fondamentales de la pseudo-démocratie mais ta vie est pourrie. On a fait des révolutions et des guerres. On a renversé des gouvernements. Rien ne change. Les riches restent riches et les pauvres aussi pauvres. C'est toujours les mêmes qu'on exploite. La seule liberté qu'on doit donner aux citoyens, c'est la liberté économique. Il faut en revenir au fondamental: "A chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins." Plus que jamais, le seul vrai pouvoir est économique et c'est celui-là qu'il faut reprendre. Ce ne sera pas de gré mais de force. Tant pis s'il faut, de nouveau, éliminer les tenants de l'ordre ancien. Tant qu'on n'aura pas fait une nouvelle révolution et guillotiné ceux qui ont confisqué le pouvoir économique, on n'aura rien fait que bavarder. Les élections ne sont que des pièges à cons."

"En général, les matheux sont nuls dans les matières littéraires et ils en sont fiers."

"-L'Homme révolté d'Albert Camus.
-Je ne vais peut-être pas comprendre.
Elle a ouvert le livre. J'ai lu la première ligne: "Qu'est-ce qu'un homme révolté? Un homme qui dit non." Ca n'avait pas l'air compliqué. Je me suis senti concerné. Est-ce que ça voulait dire que j'étais un révolté?
-Lis-le, tu verras. Ce qui les emmerde, c'est que Camus est lisible. Et lumineux. Pas Sartre. Ils le haïssent parce qu'il a raison, même si je ne suis pas d'accord sur tout avec lui. Il est un peu trop humaniste à mon goût. Des fois, il faut être plus radical. Tu comprends?"

"La différence entre nous et les autres, c'est qu'ils sont vivants et nous des survivants."

"Soudain, entre ceux qui haïssaient le système et ceux qui croyaient en l'avenir du genre humain, ça explosait. Deux ou trois commençaient à hausser le ton. Ils oubliaient le français pour reprendre leur langue d'origine, transgressant la règle d'or édictée par Igor. Ils s'y mettaient en bloc, même ceux qui ignoraient les causes de l'altercation. Pendant dix minutes, c'était un capharnaüm babélique."

"Des conflits ancestraux, des vieilles rancoeurs d'Europe centrale remontaient à la surface. Les Polonais haïssaient les Russes qui les abominaient, les Bulgares détestaient les Hongrois qui les ignoraient, les Allemands exécraient les Tchèques qui méprisaient les Roumains qui s'en foutaient. Ici, les uns comme les autres étaient apatrides et égaux dans l'adversité."

"Elle cherchait l'occasion rare chez les bouquinistes, le livre inconnu. On arpentait les quais de Seine en discutant ou en faisait le tour du Luxembourg. Comme un aimant, le jardin l'attirait. On s'asseyait sous les platanes de la fontaine Médicis. C'était son coin. Le lieu où elle aimait se réfugier et travailler. On se cherchait un endroit à l'écart, le long du bassin, de préférence sur le côté droit pour attraper le soleil. Pour elle, c'était, et de loin, le plus beau monument de Paris. Elle pouvait rester longtemps à la scruter comme si elle y cherchait un secret caché. Pour moi, c'était une jolie fontaine. Elle a murmuré d'une voix rêveuse:
-Cette fontaine est un rêve impossible entre l'eau, la pierre et la lumière. Elle ne sert à rien qu'au plaisir des yeux. On peut passer à côté sans la voir. Dès qu'on l'aperçoit, on est captivé. C'est une déesse florentine qui jette ses sortilèges et te capture. Ses proportions sont idéales, sa perspective parfaite. Même si tu ne l'es pas, elle te rend romantique. Observe Acis et Galatée, les amants séparés, à jamais réunis. C'est le repère des amoureux et des poètes, gardien des confidences et témoin des serments éternels. Un jour tu amèneras ici celle que tu aimes et tu lui réciteras un poème."

"J'aime la littérature, pas l'enseignement. Il faut avoir la vocation et je ne l'ai pas."

"Quand ils se disputaient, ils laissaient tomber le français qu'ils manipulaient plus ou moins bien pour reprendre leur langue d'origine, ce qui leur permettait de s'injurier plus facilement."

"Seuls ceux qui on été en situation irrégulière peuvent comprendre l'angoisse permanente du réfugié qui, après avoir sauvé sa peau, doit lutter contre cet adversaire mystérieux: le fonctionnaire de la Préfecture."

"On a beau vivre en France depuis trente-trois ans et manier sa langue comme un Parisien, le jour où on pique une colère avec une bordée d'insultes, c'est dans sa langue natale."

"Je n'ai jamais compris comment on pouvait dire une chose et faire son contraire. Jurer qu'on aime quelqu'un et le blesser, avoir un ami et l'oublier, se dire de la même famille et s'ignorer comme des étrangers, revendiquer des grands principes et ne pas les pratiquer, affirmer qu'on croit en Dieu et agir comme s'il n'existait pas, se prendre pour un héros quand on se comporte comme un salaud."

"N'oubliez pas, Igor, rétorquait Mazerin, que les Français sont des râleurs congénitaux."

"Il y a des livres qu'il devrait être interdit de lire trop tôt. On passe ) côté ou à travers. Et des films aussi. On devrait mettre dessus une étiquette: Ne pas voir ou ne pas lire avant d'avoir vécu."

"Les films étaient doublés et, pour lui, c'était un crime. John Wayne en français, ça le faisait rire, et Clark Gable, çe le faisait pleurer."

"Moi, je ne veux rien. Un voeu, c'est triste et impossible. Je n'ai pas envie de rêver."

"Les grands écrivains ont remarqué la supériorité des femmes sur les hommes et leur ont donné une maîtrise psychologique instinctive. (....)
Les grands écrivains ont finement observé que les femmes insistent. Jusqu'à ce qu'elles obtiennent satisfaction et que le héros avoue. Ce qui est une source d'explosion.(...)
Les grands romanciers ont souvent remarqué que les femmes ont un besoin impérieux de certitudes. Une longue partie de leurs récits consiste dans l'obtention de la promesse. Elles reviennent à la charge, elles insistent tant et plus, elles en font une affaire de vie ou de mort et les hommes finissent pas céder. (...)
Les grands romanciers ont constaté que, si les femmes obtiennent des hommes des serments absolus, la plupart du temps, les hommes sont parjures. Les uns et les autres ne leur accordent pas la même valeur. Cette trahison occupe la deuxième partie de l'histoire. Ceux qui se débrouillent bien ont de quoi faire un deuxième tome. Peut-être que la nouveauté dans le roman moderne, miroir de son époque, est d'avoir permis aux femmes de se renier elles aussi, de trahir comme les hommes et de devenir solitaires."

"Presque tous les soirs, on discutait bouquins. Elle essayait de me convaincre de renoncer à cette pratique de lire l'oeuvre d'un écrivain d'une traite.
-C'est idiot. Il faut garder le meilleur, aller à l'essentiel. Une grosse moitié de ce qu'on écrit Balzac, Dostoïevski, Dickens ou Zola n'a aucun intérêt. Tu perds ton temps en lisant leurs mauvais livres.
-Comment le saurai-je si je ne les lis pas? Vous pouvez porter un roman aux nues et moi pas. J'ai adoré Les Nuits Blanches et vous me dites que c'est le plus mauvais de Dostoïevski. Qui a raison?"

"Il y a dans la lecture quelque chose qui relève de l'irrationnel. Avant d'avoir lu, on devine tout de suite si on va aimer ou pas. On hume, on flaire le livre, on se demande si ça vaut la peine de passer du temps en sa compagnie. C'est l'alchimie invisible des signes tracés sur une feuille qui s'impriment dans notre cerveau. Un livre, c'est un être vivant. Les gens, rien qu'à les voir, vous savez à l'avance si vous serez leur ami."

"Longtemps, il pensa que la voix de notre mauvaise conscience était faite pour ne pas être obéie. Sinon, le remords n'existerait pas et une vie sans regrets n'a pas d'intérêts. Ensuite, il avait conclu qu'aucun homme ne pouvait résister à un pareil sourire ou ce n'était pas un homme. Aujourd'hui, il se disait qu'il avait été con, comme tous les hommes sont cons devant un sourire de femme. Leonid se baissa, ramassa la manivelle pour changer la roue, et ses ennuis commencèrent."

"Tu ne connais rien aux femmes. C'est quand elles disent non qu'elles pensent oui."

"L'important, c'est d'être au-dessus des nuages et ils sont partout les mêmes."

"Tu peux te lasser d'une femme, en vouloir une autre. Ce n'est pas de l'amour, c'est du désir. Parce que l'amour, le vrai, c'est intellectuel."

"On ne vit bien que dans l'oubli. La mémoire est le pire ennemi du bonheur. Les gens heureux oublient."

"Quand je leur ai conseillé des livres, ils m'ont regardé comme si j'étais débile."

"Aujourd'hui j'ai envie de voir en vrai ce que j'ai admiré dans les livres."

"Les hommes n'ont rien compris à l'Evolution. Celui qui travaille est le roi des cons."

"-Et la démocratie? protesta Tomasz.
-Tu confonds avec l'égalité. La démocratie est un système injuste. On demande leur avis à des imbéciles de ton espèce."

"La littérature, ce n'est pas des histoires. Il y a un fond de vérité."

"Pour éliminer le chagrin, il y a trois remèdes. Il faut manger. Un bon repas, des gâteaux, du chocolat. Ensuite, écouter de la musique. On se fait toujours avoir. On oublie."

"Ils se sont dit qu'il avait perdu la boule comme certains grands joueurs. Il montait à un tel sommet de réflexion, de pureté intellectuelle et de concentration cérébrale qu'ils basculaient de l'autre côté."

"Je cherchais le paragraphe où j'avais arrêté ma lecture quand j'ai été percuté de plein fouet avec brutalité. Je me suis retrouvé par terre, désorienté et endolori. Je m'étais cogné la tête. Je ne savais pas contre quoi. J'ai récupéré mes esprits. Je l'ai vue. En face de moi. Elle se frottait le front qui disparaissait derrière ses cheveux frisés. Elle paraissait surprise, comme égarée. On se découvrait, comme deux voyageurs perdus qui se trouvent sur une île déserte. Elle portait un blue-jeans et des chaussures de tennis. Elle lisait Le Matin des magiciens et moi Bonjour tristesse. Je n'avais aucune chance."

"Nous sommes déterminés par notre milieu social et nos capacités intellectuelles. Je passe ma vie à vérifier qu'il est impossible d'éduquer une majorité d'abrutis. On ne force pas son destin."

"-Tu es toujours aussi belle.
-Il ne faut pas se fier à l'apparence. Les rides sont à l'intérieur."

"Il y a longtemps, Gorki a écrit à Romain Rolland: "Il n'existe pas au XXe siècle un seul "peuple trompé"." Proclamer: "On ne savait pas" est un mensonge collectif rassurant. Les Russes comme les Allemands, les Français, les Japonais, les Turcs et les autres savaient ce qui se passait chez eux. Personne n'est dupe. Les arrestations, les expulsions, les exactions, les tortures, les déportations, les exécutions, la propagande, les photos truquées."

"Pour la mort, on se réconcilie parce qu'on sait que là, on est tous égaux."

Le Club des Incorrigibles Optimistes - Jean-Michel Guenassia

dimanche 5 août 2012

Animal Farm & 1984 - George Orwell

"Whatever goes upon two legs is an enemy. Whatever goes upon four legs, or has wings is a friend. And remember also that in fighting against Man, we must not come to resemble him. Even when you have conquered him, do not adopt his vices."

"ALL ANIMALS ARE EQUAL.
BUT SOME ANIMALS ARE MORE EQUAL THAN OTHERS."

"The creatures outside looked from pig to man, and from man to pig, and from pig to man again; but already it was impossible to say which was which."

Animal Farm - George Orwell

"WAR IS PEACE
FREEDOM IS SLAVERY
IGNORANCE IS STRENGTH"

"It was not by making yourself heard but by staying sane that you carried on the human heritage."

"The girl with dark hair was coming toward him across the field. With what seemed a single movement she tore off her clothes and flung them disdainfully aside. Her body was white and smooth, but it aroused no desire in him; indeed, he barely looked at it. What overwhelmed him in that instant was admiration for the gesture with which she had thrown her clothes aside. With its grace and carelessness it seemed to annihilate a whole culture, a whole system of thought, as though Big Brother and the Party and the Thought Police could all be swept into nothingness by a single splendid movement of the arm. That too was a gesture belonging to the ancient time. Winston woke up with the word "Shakespeare" on his lips."

"Day by day and almost minute by minute the past was brought up to date. (...) All history was a palimpsest, scraped clean and reinscribed exactly as often as was necessary. In no case would it have been possible, once the deed was done, to prove that any falsification had taken place."

"You don"t grasp the beauty of the destruction of words. Do you know that Newspeak is the only language in the world whose vocabulary gets smaller every year?"

"In fact there will be no thought, as we understand it now. Orthodoxy means not thinking - not needing to think. Orthodoxy is unconsciousness. (...) Syme will be vaporized. He is too intelligent. He sees too clearly and speaks too plainly. The Party does not like such people. One day he will disappear. It is written in his face."

"Your worst enemy, he reflected, was your own nervous system."

"The sexual act, successfully performed, was rebellion. Desire was thoughtcrime."

"It struck him that the truly characteristic thing about modern life was not its cruelty and insecurity, but simply its bareness, its dinginess, its listlessness."

"For, after all, how do we know that two and two make four? Or that the force of gravity works? Or that the past is unchangeable? If both the past and the external world exist only in the mind, and if the mind itself is controllable - what then?"

"He thought with a kind of astonishment of the biological uselessness of pain and fear, the treachery of the human body which always frezzes into inertia at exactly the moment when a special effort is needed."

"No emotion was pure, because everything was mixed up with fear and hatred. Their embrace had been a battle, the climax a victory. It was a blow struck against the Party. It was a political act."

"Winston stopped reading, chiefly in order to appreciate the fact that he was reading, in comfort and safety. he was alone: no telescreen, no ear at the keyhole, no nervous impulse to glance over his shoulder or cover the page with his hand. The sweet summer air played against his cheek. From somewhere far away there floated the faint shouts of children; in the room itself there was no sound except the insect voice of the clock. He settled deeper into the armchair and put his feet up on the fender. It was bliss, it was eternity."

"The esential act of war is destruction, not necessarily of human lives, but of the products of human labor. War is a way of shattering to pieces, or pouring into the stratosphere, or sinking in the depths of the sea, materials which might otherwise be used to make the masses too comfortable, and hence, in the long run, too intelligent. Even when weapons of war are not actually destroyed, their manufacture is still a convenient way of expending labor power without producing anything that can be consumed."

"War, it will be seen, not only accomplishes the necessary destruction, but accomplishes it in a psychologically acceptable way. In principle it would be quite simple to waste the surplus labor of the world by building temples and pyramids, by digging holes and filling them up again, or even by producing vast quantities of goods and then setting fire to them. But this would provide only the economic and not the emotional basis for a hierarchical society."

"War prisoners apart, the average citizen of Oceania never sets eyes on a citizen of either Eurasia or Eastasia, and he is forbidden the knowledge of foreign languages. If he were allowed contact with foreigners he would discover that they are creatures similar to himself and that most of what he has been told about them is lies."

"It was the product of a mind similar to his own, but enormously more powerful, more systematic, less fear-ridden. The best books, he perceived, are those that tell you what you know already."

"But no advance in wealth, no softening of manners, no reform or revolution has ever brought human equality a millimeter nearer. From the point of view of the Low, no historic change has ever meant much more thant a change in the name of their masters."

"It was curious to think that the sky was the same for everybody, in Eurasia or Eastasia as well as here. An the people under the sky were also very much the same - everywhere, all over the world, hundreds of thousands of millions of people just like this, people ignorant of one another's existence, held apart by walls of hatred and lies, and yet almost exactly the same - people who had never learned to think but who were sotring up in their hearts and bellies and muscles the power that would one day overturn the world."

"Has it ever occured to you," he said, "that the whole history of English poetry has been determined by the fact that the English language lacks rhymes?"

"In the face of pain there are no heroes..."

"Perhaps one did not want to be loved so much as to be understood."

"Nothing exists except through human consciousness." 

"For the first time he perceived that if you want to keep a secret you must also hide it from yourself."

"He gazed up at the enormous face. Forty years it had taken him to learn what kind of smile was hidden beneath the dark mustache. O cruel, needless misunderstanding! O stubborn, self-willed exile from the loving breast! Two gin-scented tears trickled down the sides of his nose. But it was all-right, the struggle was finished. He had won the victory over himself. He loved Big Brother."

1984 - George Orwell


mercredi 1 août 2012

L'étranger - Albert Camus



"Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier."

"L'absurdité est surtout le divorce de l'homme et du monde."

"Tout refus de communiquer est une tentative de communication ; tout geste d'indifférence ou d'hostilité est appel déguisé."

« J'ai pris le tram pour aller à l'établissement de bains du port. Là, j'ai plongé dans la passe. Il y avait beaucoup de jeunes gens. J'ai retrouvé dans l'eau Marie Cardona, une ancienne dactylo de mon bureau don't j'avais eu envie à l'époque. Elle aussi, je crois. Mais elle est partie peu après et nous n'avons pas eu le temps. Je l'ai aidée à monter sur une bouée et, dans ce mouvement, j'ai effleuré ses seins. J'étais encore dans l'eau quand elle était déjà à plat ventre sur la bouée. Elle s'est retournée vers moi. Elle avait les cheveux dans les yeux et elle riait. Je me suis hissé à côté d'elle sur la bouée. Il faisait bon et, comme en plaisantant, j'ai laissé ma tête en arrière et je l'ai posée sur son ventre. Elle n'a rien dit et je suis resté ainsi. J'avais tout le ciel dans les yeux et il était bleu et doré.
Sous ma nuque, je sentais le ventre de Marie battre doucement. Nous sommes restés longtemps sur la bouée, à moitié endormis. Quand le soleil est devenu trop fort, elle a plongé et je l'ai suivie. Je l'ai rattrapée, j'ai passé ma main autour de sa taille et nous avons nagé ensemble. Elle riait toujours. Sur le quai, pendant que nous nous séchions, elle m'a dit : "Je suis plus brune que vous." Je lui ai demandé si elle voulait venir au cinéma, le soir. Elle a encore ri et m'a dit qu'elle avait envie de voir un film avec Fernandel. Quand nous nous sommes rhabillés, elle a eu l'air très surprise de me voir avec une cravate noire et elle m'a demandé si j'étais en deuil. Je lui ai dit que maman était morte. »
 
" Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort."

"Que m'importaient la mort des autres, l'amour d'une mère, que m'importaient son Dieu, les vies qu'on choisit, les destins qu'on élit, puisqu'un seul destin devait m'élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n'y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu'importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère ? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l'épouse. Qu'importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ? Qu'importait que Marie donnât aujourd'hui sa bouche à un nouveau Meursault ? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon avenir... J'étouffais en criant tout ceci."

"Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine."

L'étranger - Albert Camus

Le harnais - Le meurtre - Le serpent - Fuite - John Steinbeck

"Elle pesait trente-neuf kilos. A quarante-cinq ans, son visage était ridé et brun comme celui d'une vieille, vieille femme, mais ses yeux étaient enfiévrés de volonté de vivre."

"La lune était blanche comme de la craie et nageait dans l'eau, illuminant les brins de paille et d'orge tombés de la bouche des chevaux. Jim pouvait voir les larves de moustique monter et descendre dans l'eau avec des culbutes et tout au fond de l'abreuvoir une salamandre qui reposait sur la mousse."

"Ses yeux noirs étaient sur lui, mais ils ne semblaient pas le voir. Il comprit pourquoi: l'iris était aussi noir que la pupille, il n'y avait aucune démarcation de couleur entre les deux."

"Pépé avait des pommettes saillantes d'Indien et un nez d'aigle, mais sa bouche était aussi charmante et aussi bien dessinée qu'une bouche de fille, et il avait le menton dégagé et finement buriné. Il était indolent, dégingandé, tout en jambes, pieds et poignets, et très paresseux."

Le harnais - Le meurtre - Le serpent - Fuite - John Steinbeck

mardi 31 juillet 2012

Une forme de vie - Amélie Nothomb

"Avant mes 30 ans, j'avais des idéaux, des rêves, et j'ai essayé de les atteindre. Je voulais devenir le nouveau Kerouac, mais j'ai eu beau parcourir les routes sous benzédrine, je n'ai pas écrit une ligne valable. Je me suis rempli d'alcool pour devenir le nouveau Bukowski et là, j'ai touché le fond. Bon, j'ai compris que je n'étais pas un écrivain. J'ai tenté la peinture: catastrophe. Le drip-ping, ce n'est pas aussi facile qu'on croit. J'ai voulu faire l'acteur, ça n'a rien donné non plus. J'ai vécu dans la rue. Je suis content d'avoir connu ça, dormir dehors. Ca m'a beaucoup appri."

"On imagine, peut-être naïvement, que les romanciers ont accès à l'âme des gens, aux expériences qu'ils n'ont pas vécues. Ca m'avait frappé dans De sang froid de Truman Capote: cette impression que l'auteur connaissait intimement chaque personnage, même secondaire. Je voudrais que vous me connaissiez comme ça."

"Les gens sont des pays. Il est merveilleux qu'il en existe tant et qu'une perpétuelle dérive des continents fasse se rencontrer des îles si neuves. Mais si cette tectonique des plaques colle le territoire inconnu contre votre rivage, l'hostilité apparaît aussitôt. Il n'y a que deux solutions: la guerre ou la diplomatie."

"pourquoi un ami d'encre et de papier vaudrait-il moins qu'un ami de chair?"

"Je pris le cliché en pleine figure: on y voyait une chose nue et glabre, tellement énorme qu'elle débordait du cadre. C'était une boursouflure en expansion: on sentait cette chair en continuelle recherche de possibilités inédites de s'étendre, d'enfler, de gagner du terrain. Le graisse fraîche devait traverser des continents de tissus adipeux pour s'épanouir à la surface, avant de s'encroûter en barde de rôti, pour devenir le socle du gras neuf. C'était la conquête du vide par l'obésité: grossir annexait le néant.
Le sexe de cette tumeur n'était pas identifiable. Alors que l'individu se tenait debout face à l'objectif, l'ampleur des bourrelets cachait les parties génitales. Les seins gigantesques suggéraient une femme mais, noyés parmi tant d'autre replis et protubérances, ils perdaient leur impact de mamelles pour s'assimiler à des pneus.
Il me fallut un certain temps pour me souvenir que cette efflorescence était humaine et qu'il s'agissait de mon correspondant, le 2e classe Melvin Mapple. J'ai vécu plus qu'à mon tour l'expérience toujours étonnante qui consiste à mettre un visage sur une écriture: dans le cas du soldat, il allait être difficile d'isoler du corps le visage poldérisé par la graisse. Déjà, il n'avait plus de cou, car l'isthme censé relier la tête au tronc ne présentait pas le caractère d'étroitesse relative qui permet d'identifier ce segment. Je songeai qu'il eût été impossible de guillotiner cet homme, ou même simplement de lui poser le port d'une cravate.
Tel que je le découvrais, Melvin Mapple avait encore des traits, mais on ne pouvait plus les qualifier: on ne pouvait dire s'il avait le nez busqué ou retroussé, la bouche grande ou petite, les yeux ceci ou cela; on pouvait dire qu'il avait un nez, une bouche et des yeux, et c'était déjà quelque chose - on ne pouvait en dire autant du menton, disparu depuis longtemps. On sentait avec angoisse que viendrait un moment où ces éléments de base s'enliseraient eux aussi et ne seraient plus visibles. Et l'on se demandait comment cet être vivant ferait alors pour respirer, pour parler et pour voir.
Les yeux évoquaient les points de renfoncement d'un fauteuil capitonné: censés être le miroir de l'âme, on n'y lisait rien d'autre qu'un effort pour se frayer un passage jusqu'au monde extérieur. Le nez, virgule de cartilage dans un océan de chair, possédait ses narines comme un trésor précaire: un jour, cette prise de courant serait absorbée par la maçonnerie de la graisse. Il fallait espérer que l'individu pourrait alors respirer par la bouche, qui tiendrait sans doute jusqu'au bout, elle, animée par la force de survie des assassins.
Difficile en effet de regarder ce qui restait de cette bouche sans penser que c'était elle la responsable, que c'était cet orifice infime qui avait livré passage à cette invasion. Nous savons tous que c'est le cerveau qui commande et pourtant, quand nous rencontrons un sculpteur, nous observons ses mains, quand nous fréquentons un parfumeur, nous guettons son nez, et les jambes de la danseuse nous obnubilent plus que sa tête. Les lèvres de Melvin Mapple avaient bel et bien été les pionnières de cette suffocante expansion dans l'espace, ses dents avaient commis cet acte volontaire de mâcher tant de nourriture. Cette bouche fascinait comme fascinent les grands meurtriers de l'Histoire.
J'avais connu cet homme par correspondance. Ses phalanges paraissaient microscopiques au bout de ses bras hypertrophiés et je mesurais combien un tel volume de graisse devait gêner l'écriture. Celle-ci avait dû traverser tant de chair pour me parvenir. La distance entre l'Irak et la France me semblait moins formidable que celle séparant le cerveau du soldat de sa main.
Le cerveau de Melvin Mapple: comment n'y pas songer? La matière grise est constituée essentiellement de gras: en cas d'amaigrissement excessif, la cervelle subit des séquelles. Qu'arrive-t-il dans le cas inverse? Le cerveau grossit-il aussi, ou devient-il simplement encore plus gras? Si oui, en quoi cela change-t-il la pensée? L'intelligence d'un Churchill ou d'un Hitchcock n'avait pas pâti de l'obésité de leur propriétaire, certes, mais nul doute que se trimbaler tant de poids influe d'une manière ou d'une autre sur le mental."

Pour effacer jusqu'au souvenir du cliché, je remplis ma déclaration d'impôts: les tâches abrutissantes aident à vivre, je l'ai souvent observé."

"j'ai souvent remarqué combien les écritures américaines se ressemblent - je parle ici de ces écritures détachées qu'on enseigne dans certaines écoles et non des écritures cursives qui, elles, sont immanquablement personnelles."

"Quand je traversais l'Amérique à pied, comme tout successeur de Kerouac qui se respecte, j'ai essayé les drogues disponibles sur les routes et dans le désert, ce qui fait beaucoup. Les potes ont toujours une substance en poche: "Share the experience", vous dit-on en vous la tendant. Je n'ai jamais refusé. J'ai aimé certains produits et en ai détesté d'autres. Mais même ceux auxquelles j'ai le plus accroché n'ont jamais provoqué en moi le centième de l'addiction déclenchée par la bouffe. Quand je vois des campagnes de prévention contre les drogues à la télévision, je me demande ce qu'on attend pour nous prévenir contre notre véritable ennemi."

"Depuis que tu as commencé à écrire, quelle est ta quête? Que convoites-tu avec une si remarquable ardeur depuis si longtemps? Pour toi, écrire, qu'est-ce que c'est?
Tu le sais: si tu écris chaque jour de ta vie comme une possédée, c'est parce que tu as besoin d'une issue de secours. Etre écrivain, pour toi, cela signifie chercher désespérément la porte de sortie. Une péripétie que tu dois à ton inconscience t'a amenée à la trouver. Reste dans cet avion, attends l'arrivée. Tu remettras les documents à la douane. Et ta vie impossible sera finie. Tu seras libérée de ton principal problème qui est toi-même."

Une forme de vie - Amélie Nothomb

Le fait du prince - Amélie Nothomb

 "J'éclatai d'un rire narquois quand je vis la villa. La villa, c'est l'idée que les âmes simples se font du luxe. L'instinct complète "Villa mon rêve". Toute villa s'appelle ainsi. Une villa n'a pas de fenêtres, mais des baies vitrées. J'en déteste la fonction. La fenêtre sert aux habitants d'une maison à voir l'extérieur, tandis que la baie vitrée sert aux habitants d'une villa à être vus de l'extérieur. La preuve c'est que la baie vitrée va jusqu'à terre: or les pieds ne regardent pas. Cela permet de montrer aux voisins qu'on porte de belles chaussures, même quand on reste chez soi."

"Elle parlait sans aucun accent. J'étais épaté. Paradoxalement, cela soulignait son origine étrangère. Sa prononciation trop parfaite n'était pas d'une Française de souche."

"Pour museler la mélodie dans ma tête, je m'orchestrai Strawberry Fields, puis Enjoy The Silence, puis Satisfaction, puis Bullet with Butterfly Wings, puis New Born: cette cacophonie ne m'aida pas. La suite de dix notes stupides émergeait par-dessus les Beatles, Depeche Mode, les Stones, les Smashing Pumpkins et Muse comme de la mauvaise herbe phonique. En compensation, ces efforts m'anesthésièrent de fatigue et je me rendormis."

"-Il faut glisser des fictions dans la vie. Comme les enfants. Cela donne des conséquences intéressantes."

Le fait du prince - Amélie Nothomb

dimanche 29 juillet 2012

Acide sulfurique - Amélie Nothomb

"Pannonique avait encore embelli depuis qu'elle s'était nommée. Son éclat avait accru son éclat. Et puis, on est toujours plus beau quand on est désigné par un terme, quand on a un mot rien que pour soi. Le langage est moins pratique qu'esthétique. Si, voulant parler d'une rose, on ne disposait d'aucun vocable, si l'on devait à chaque fois dire "la chose qui se déploie au printemps et qui sent bon", la chose en question serait beaucoup moins belle. Et quand le mot est un mot luxueux, à savoir un nom, sa mission est de révéler la beauté.
Dans le cas de Pannonique, si son matricule se contentait de la désigner, son nom la portait autant qu'elle le portait. Si l'on faisait résonner ces trois syllabes le long du tube du Cratyle, on obtenait une musique qui était son visage.
Qui dit mission dit parfois erreur. Il y a des gens que leur nom ne désigne pas. On rencontre une fille qui a une tête à s'appeler Aurore: on découvre que, depuis vingt ans, ses parents et ses proches l'appellent Bernadette. Pourtant, une telle bavure ne contredit pas cette vérité inflexible: il est toujours plus beau de porter un nom. Habiter des syllabes qui forment un tout est l'une des immenses affaires de la vie."

Acide sulfurique - Amélie Nothomb